jeudi 8 décembre 2011

La fin d'un cauchemar

Accusé de viols sur sa fille depuis 2005, le père, condamné à dix ans de prison en 2010 à Reims, a été acquitté en appel hier, par les jurés. Une issue logique pour un dossier vide de certitudes.

L'INTIME conviction, celle qui est demandée aux jurés pour déclarer coupable un accusé, ce n'est pas un vague sentiment. Ce n'est pas l'adhésion à un raisonnement personnel, aussi brillant ou persistant soit-il. C'est un principe qui ne fonctionne que si le doute profite à l'accusé. En vertu de ce principe immuable, et au terme d'un délibéré de moins de deux heures, les jurés ont, hier, acquitté Frédéric*. La fin d'un interminable « cauchemar » pour cet homme, condamné à dix ans de réclusion par la cour d'assises de la Marne en mars 2010. Depuis 2005, il était accusé de viols par sa fille Sabrina*, mineure au moment des faits et depuis seule, désespérément seule, à porter le terrible poids de ces accusations.
Au moment où les jurés sont revenus dans la salle pour annoncer le verdict, la jeune femme n'était plus là. Sur le banc de la défense, l'avocat Eric Dupond-Moretti, fidèle à son habitude, avait la tête baissée pour ne pas voir les visages des jurés. Les ongles rongés jusqu'à l'os, il entendit le président Gilles Latapie annoncer : « La cour, après en avoir délibéré, a répondu négativement à la question qui lui était posée. » Alors, la silhouette de l'avocat s'est imperceptiblement redressée. Me Dupond-Moretti vient de comprendre qu'il a gagné. Son client, toujours figé, ne sait pas qu'il va être acquitté et ressortir libre du palais de justice.
« En conséquence, l'accusé est acquitté », conclut le président. Et puis la joie, soudaine, immense, se propage telle une onde de choc dans la salle. La compagne de l'accusé ne peut réprimer un cri de bonheur. Quel épilogue pour celle qui, mise dans une situation intenable, a choisi dès le début son homme plutôt que sa fille ! Quelle issue pour ce maçon marnais de 45 ans qui, deux heures plus tôt, avait repris une dernière fois la parole : « Je vous répète encore que je n'ai jamais touché ma fille. Je vous regarde dans les yeux pour vous dire que je suis innocent. Tout à l'heure, a été prononcé ce mot, ''cauchemar''. Ce mot, pour moi, il existera toujours. Vous m'avez déjà condamné mais je ne l'accepte pas. »

« Oh moi, je suis un cas désespéré ! »
Comment condamner un homme sans antécédent judiciaire, loué par ses amis et sa famille, jugé parfaitement « normal » par le cortège d'experts qui s'est succédé pendant deux jours ? Ah si, l'un d'entre eux, sans doute un peu pressé, le qualifia dans son rapport « d'agresseur ». Hier matin, Me Dupond-Moretti réduisit en miettes l'imprudent. Ainsi, raillant le weschler, test de personnalité régulièrement proposé aux accusés et victimes présumées, il prend à témoin le jury : « Voilà, ce sont des images de BD où il faut que l'expertisé propose un dialogue dans les bulles ». Il s'approche de l'expert, mal à l'aise : « Ces dessins datent de 1948 ! Voyez : là, par exemple, c'est une radio ou un grille-pain ? Un demi-siècle plus tard, avouez que c'est difficile à dire. » L'expert veut reprendre le dessus et s'adresse au président : « Donnez-moi dix minutes et je vais vous donner les conclusions de mon expertise sur M. Dupond-Moretti. » Réplique savoureuse de l'avocat : « Oh mais vous savez moi, je suis un cas désespéré ». La salle se gondole, les jurés rient, le président aussi. Le tour est joué. Pour que la décrédibilisation de l'expertise s'ancre à coup sûr dans l'esprit des jurés, Me Dupond-Moretti, théâtral, lance au président : « Moi, voyez-vous, mon problème, ce n'est pas la psychiatrie, c'est la prostate ! Dix minutes de suspension de séance, s'il vous plaît. » « Accordé », ne peut que répondre Gilles Latapie, semblant apprécier la roublardise de celui qui lui fait face.
Si ces deux jours ont permis de voir ce qu'est un grand avocat, l'audience aura d'abord jeté une lumière crue sur Sabrina, passée du statut de victime potentielle à celui d'affabulatrice éventuelle. Cette belle jeune femme, dont l'intelligence et le mal-être n'ont pu échapper à personne, se retrouve désormais contrainte de dépasser ce passé qui ne passe pas.
Pour ceux qui l'ont observée et écoutée, l'alternative demeure intacte : aurait-elle pu tenir tête à tout le monde, pendant toutes ces années, si rien de ce qu'elle ne dénonçait ne s'était véritablement passé ? Ou, au contraire, est-elle cette adolescente dépassée puis dévorée par ce mensonge de gamine, lancé en 2005 à son premier amour « pour faire son intéressante » et ne pas « se faire lâcher » ? Pendant des heures, sa vie a été exposée, son anatomie racontée, ses secrets éventés. Cette mise à nu n'a pourtant rien expliqué

http://www.lunion.presse.fr/article/marne/la-fin-dun-cauchemar

Aucun commentaire: